Petite réflexion du jour.
Le moment Hugo, chapitre III : Le roi des Perses
Le titre est celui d'un petit poème d’Hugo, extrait de La Légende des siècles. Comme pour les précédents chapitres, une petite réflexion personnelle suivra le poème lui-même.
Voici l’œuvre qui m’intéresse aujourd’hui :
Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,
En hiver Ispahan et Tiflis en été ;
Son jardin, paradis où la rose fourmille,
Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille ;
Ce qui fait que parfois il va dehors songer.
Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.
— Comment te nommes-tu ? dit le roi. — Je me nomme
Karam, dit le vieillard, interrompant un chant
Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant ;
J'habite un toit de jonc sous la roche penchante,
Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante,
Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,
Et comme la cigale à l'heure de midi. —
Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
Baise la main du pâtre harmonieux qui chante
Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.
— Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.
La pauvreté offre un avantage que le « Roi des rois » perse ne peut s’offrir : le bonheur. Le monarque perse a beau changer de résidence, pourtant il ne peut assurer sa sécurité. La peur d’être renversé, peut-être assassiné, l’oblige à être protégé en permanence jusque dans ses jardins, dont il ne peut profiter de la beauté puisque la peur le taraude.
L’amour et le bonheur sont-ils des terreaux prospères pour l’art, en l’occurrence pour une poésie de haut niveau ? C’est ce que laisse suggérer la comparaison avec Hafiz et Sadi, deux poètes persans du Moyen-âge. La comparaison avec la cigale, elle, évoque plutôt l’insouciance, comme dans la célébrissime fable d’Esope de la cigale et de la fourmi, le fabuliste grec du VIème siècle d’avant notre ère.
A la dangereuse association du pouvoir et de l’opulence, Hugo oppose ce dénuement, lequel a le même visage que le jeune homme : celui de la beauté.
La peur amène le roi à quitter son palais : Doit-on en conclure que pouvoir et richesse amènent finalement à chercher, à désirer la pauvreté (celle du chevrier qui vit « sous un toit de jonc »), ce stade où la trahison et l’intrigue n’ont aucune raison de vous mettre en danger, parce qu’elles ne peuvent aboutir à vous prendre quoi que ce soit ?
Manifestement, même si le roi est « redouté », rien n’y fait, le roi est en danger. Le pouvoir, même sous sa forme suprême, n’apporterait donc pas la quiétude, et ce qu’il promet n’est donc qu’un mirage.
Conclusion : le pouvoir serait promesse de malheur, et la pauvreté, au contraire, promesse de bonheur. C’est peut-être à un changement profond de philosophie (de vie personnelle, mais pas uniquement) que nous incite Hugo…
Vincent Téma, le 09/09/23.